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Simon Nicaise (introducing art press)

« Introducing – Simon Nicaise » in artpress, n° 419, février 2015, pp.57-59.

 

Effet, pas d’affect (2010), Bel édifice et les pressentiments (2011), La Part des anges (2012), Les êtres et les objets se perforent (2013) : les titres des dernières expositions monographiques de Simon Nicaise soulignent le caractère fragile et poétique de ses réalisations. Sa prochaine exposition intitulée Pourvu qu’elles soient douces confrontera objets et matériaux en leur insufflant un éclat renouvelé.

Dans le champ élargi de la sculpture, le travail de Simon Nicaise se réfère à son environnement proche – son atelier – ainsi qu’aux matériaux qui le compose. Ses œuvres contiennent ou exacerbent une puissance qui affecte parfois même l’espace d’exposition. La réalisation des œuvres, qu’elles soient construites de toutes pièces ou le résultat d’une série de transformations, est toujours très soignée. Cette rigueur, associée à l’intensité des gestes, s’allie avec subtilité au désordre et à l’excès. A partir d’actions simples – assembler, percer, aimanter, suspendre… -, Simon Nicaise détourne les objets de leur fonction ou de leur signification initiales. Dans leurs nouveaux modes d’existence, ils semblent dotés d’un pouvoir (d’attraction et de destruction, au sens propre comme au sens figuré) aussi puissant qu’éphémère.

 

MECANIQUE DU DYSFONCTIONNEMENT

Un compas tente de résoudre la quadrature du cercle en traçant un carré ; un tas de sable suspendu ne se disperse pas ; un train poursuit son parcours tout en restant immobile : en affranchissant ces objets des impératifs de la physique et de la logique, Simon Nicaise place le trouble – qu’il soit perceptif, narratif ou temporel – au cœur de sa recherche. Faire des pelotes de mur, « asphyxier » le visiteur ou encore l’engager à pénétrer dans l’exposition en faisant du limbo sont des expérimentations visuelles et physiques visant à perturber le déplacement des êtres et la place des objets dans l’espace. Ce qui est mentalement et physiquement déconcertant dans le travail de Simon Nicaise n’est pas dû à un dysfonctionnement de l’objet, mais au programme « défaillant » qu’il y introduit. Les procédés qu’il façonne et « fictionne » confèrent aux objets une inquiétante autonomie qui les relie à la « machine ». La dimension domestique et la reconnaissance des objets sollicités confèrent un sentiment de déjà vu d’autant plus troublant. Plusieurs de ces œuvres, hantées par la répétition, accomplissent une chorégraphie machinale dans le cercle de leur solitude, comme si elles échappaient au diktat du sens et de la fonctionnalité. Un marteau électrique s’attaque à l’espace d’exposition ; une machine à claques menace l’équilibre de son socle. Parfois, les objets s’animent un peu comme par magie, tout en agissant dans un champ d’action restreint. Tous les subterfuges ne sont pas visibles : les fonctionnements improbables incitent alors à la formulation d’hypothèses et à la rêverie. Poésie du sans titre (2012), par exemple, regroupe un ensemble d’ébauches de clefs vierges, en attente d’être gravées, privées de leur destinée. Leurs multiples usages possibles n’appartiennent plus qu’à la seule imagination du visiteur.

 

TEMPS DIFFRACTES

Déviés ou altérés, les objets et les processus convoqués dans les œuvres témoignent de la position critique de l’artiste à l’égard des notions de progrès et de productivité. Animé par une dynamique (une poétique) de l’anéantissement constructif, son travail entretient des rapports complexes avec la temporalité. Parfois, il tente de briser le déroulement irréversible du temps en accélérant ou en ralentissant le cours des choses. Oeuvre paradigmatique, Eolienne (2012) est une sculpture animée par un mouvement rotatif. Sa rotation complète, maîtrisée par un système de minuterie qui remplace la force du vent, s’effectue en 24 heures. Le mouvement – réel ou suggéré – est particulièrement présent dans nombre de pièces qui évoquent ou produisent du son, qu’il soit agressif et répétitif (un bouquet de fleur martelant le mur) ou réconfortant (le bruit de la mer dans un coquillage). En contrepoint à la fulgurance de certains mouvements, de nombreuses pièces suscitent, chez le spectateur, une concentration plus soutenue.

D’autres encore rendent compte d’un processus soudainement interrompu ou achevé. La dynamique du travail s’inscrit également dans l’horizon d’une action à venir. Souvent, les œuvres annoncent un danger fatal latent (une plaque de verre à escalader, une cheminée prête à s’embraser). Inversement, certains objets laissent à penser qu’ils pourraient, d’un simple geste, retrouver leur état initial. Ainsi, les œuvres renvoient simultanément à des temporalités multiples. D’accélérés en ralentis contemplatifs, elles procurent parfois aux expositions une allure de ballet mécanique.

 

FROIDES ALLIANCES

Lorsque Simon Nicaise réalise des expériences audacieuses à partir de lieux communs de la poésie sentimentale (celle des chansons populaires par exemple), il s’attaque à la cohorte des symboles qui les accompagne. Certaines de ces réalisations renvoient à l’univers d’un enfant rêveur dont la capacité d’émerveillement serait tout à coup bloquée. Les boules de neige, les fleurs, les bulles de savon ou les coquillages sont des objets à la fois merveilleux et communs. En les associant à des objets technologiques froids et standards et en les plaçant dans des situations hostiles, l’artiste teste alors la résistance de leur charge émotionnelle.

La dernière œuvre issue de cette famille alliant poésie et technologie est une machine bruyante qui produit des tessons de verre polis, qui ressemblent – en dépit de leur mode de fabrication presque industriel – à ceux que façonne la mer et que l’on peut ramasser le long des plages. Ici, tout est donné à voir ; la machine expose froidement l’astucieux système de production. La ruse est mise à jour. Prise dans l’actualité de cette inquiétante entreprise, la charge sentimentale traditionnelle de l’ « objet-souvenir », autrefois bruissant de connotations et de rêveries, est brutalement affectée.

Une mélancolie persistante accompagne l’artiste dans ses recherches formelles et dans son travail sur la matière. Les rapports contradictoires que celui-ci entretient avec les objets oscillent entre obsession et rejet, érotisme et violence. Enflammées ou apathiques, les alliances intrigantes qu’il compose rendent visibles ces tensions et allégorisent plus largement la nature ambiguë de toute chose.

Lionnel Gras

 

LIEN

Site de l’artiste:

Simon Nicaise

 

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