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Caroline Corbasson

Caroline Corbasson, « Impressions cosmiques », essai monographique.

Editeur : Galerie Laurence Bernard

Extraits publiés dans 50 / 52, 11-13 Editions

 

Impressions cosmiques

Inspirée par les sciences, l’astronomie, les phénomènes naturels et les vastes paysages, Caroline Corbasson libère les images de leur contexte et les objets de leur fonctionnalité pour en extraire l’essence et redessiner leurs reliefs. L’économie de moyens, la densité des images et le choix rigoureux des matériaux (charbon, poussière, encre, graphite) qui caractérisent sa production traduisent une aspiration à résister aux flux infinis des images qui nous entourent. Sa relation au temps et à l’espace est aussi libre et singulière que les médiums dans lesquels elle l’énonce. Ses dessins, sculptures, vidéos et installations apparaissent comme autant d’images porteuses d’une relecture du monde envisagée dans une perspective ontologique et poétique.

Si je m’insère dans le tube, si je me laisse tomber dans le trou alors je ne connais pas sa profondeur, parce que le trou est noir comme les ténèbres ou comme du cirage, et rien ne m’assure qu’il ait une fin, encore moins qu’il soit la voie vers une destination. [1]

A considérer d’un regard panoramique le travail Caroline Corbasson, une constellation de zones d’ombre, trous noirs et cavités rocheuses émerge d’un univers graphique et ordonné comme autant de points d’ancrage à la réflexion et au doute. Interrogeant le réel et sa consistance avec des procédés tels que l’usure, l’altération ou l’effacement, l’artiste propose de nouveaux territoires à explorer.

Ces plages noires qui, dans un premier temps, altèrent la vision et l’usage des objets, invitent surtout les images mentales à se former. Dessiné avec du charbon, un ensemble de points noirs ajoutés par l’artiste sur des cartes du ciel, dans un geste asynchrone, pourrait suggérer de possibles cosmodrames passés ou à venir (Anomalia, 2013). Eclipse (2014), un globe terrestre, privé de la lumière de son étoile, entièrement recouvert de matière minérale, invite à reconsidérer l’objet familier dans sa structure et sa matérialité. Les croisements subtils entre le dessin (deux dimensions, légèreté) et la sculpture (trois dimensions, matérialité), le document et la fiction, sillonnent l’ensemble du travail de l’artiste. Entre enveloppe protectrice ou signe d’une catastrophe thermique, cette surface grise en graphite évoque aussi les ressources fossiles souterraines et les matières volcaniques. Dans ce sens, les images de cratères, de mines ou de trou d’eau produites par l’artiste manifestent une double volonté : explorer verticalement le monde – ses différentes strates – et expérimenter l’attrait du vide.

Lorsque la vision est dégagée comme dans un dessin de falaises abruptes et énigmatiques appartenant à la série Apart (2014), l’espace lointain n’offre rien à voir si ce n’est une ligne d’horizon qui indique une distance et un vide qui représente un ailleurs. Le mécanisme de la vision, impliquant que lorsque le regard est concentré sur un objet, il exclut une grande partie de l’environnement qui l’entoure, est régulièrement sollicité dans le travail de l’artiste. La vidéo Plage (2013) accentue cette tendance en nous entraînant vers un point de convergence lumineux situé en creux. Ici, la matière noire réfléchissante nous incite à quitter la surface et à nous enfoncer littéralement dans l’image. A l’inverse, dans l’œuvre Blackout book (2013), l’opacité des illustrations contenues dans l’ouvrage – leur mise à plat – rend attentif à tout ce qui les cerne et les indexe.

La mesure est partout présente dans l’œuvre de Caroline Corbasson. Les outils, anciens ou contemporains, de représentation du monde dont elle se saisit, témoignent de cet irrépressible besoin des hommes d’explorer et de connaître le monde dans son ensemble. Identifier et consigner l’ensemble de l’univers et, l’avoir comme « à portée de main », est une entreprise qui vise à rendre le monde transparent et à le représenter d’un point de vue omniscient. Néanmoins, de nombreuses faces de la réalité conservent leur opacité, soit parce qu’elles excèdent nos connaissances soit parce qu’elles résistent à l’expérience sensible du monde. Par des gestes tels que l’apposition de formes monochromes sur des images, l’artiste place au centre de son propos, ce relativisme, cet écart entre la perception abstraite et intellectuelle du monde et sa perception physique. Ces gestes placent les éléments dans une tension entre figuration et abstraction. Dans un même mouvement, l’artiste rend la vision globale de l’objet impossible et ouvre une brèche à la mémoire, chargée de reconstruire la part manquante et à l’imaginaire, qui reste encore le meilleur outil pour dépasser la pensée.

Lorsque l’artiste met en espace de grands paysages dessinés ou recomposés avec des images trouvées – telles que des photographies de ciels des années 50 dans la série Atlast, 2014 -, elle opère, avec différentes feuilles qui se chevauchent, un montage, dans un sens presque cinématographique, qui rend particulièrement visibles les lignes le long desquelles le regard se déplace. Qu’elle soit envisagée comme délimitation, tracé ou horizon, la ligne découpe, assemble et fragmente. La ligne est, aussi et surtout, ce qui rationalise et organise l’immensité des espaces que l’artiste convoque dans ses œuvres. Dans de nombreuses compositions, elle est accidentée (Crater, 2013), ondoyante (Cœur, 2013), superposée (Naked Eye, 2014), renversée (Atlast, 2014) ou effondrée (Under, 2014). Les dégradés, eux, expriment visuellement la rencontre des temps, celui du dessin et celui de la formation géologique.

La vision de certains paysages, dans toute leur ampleur et splendeur, exerce chez Caroline Corbasson, un attrait puissant qui s’inscrit dans une histoire stimulante, celle des peintres romantiques et des artistes du Land Art. Pour lire son travail, il est intéressant de savoir que l’artiste a arpenté nombre de sites semblables à ceux qui apparaissent dans son travail. A l’opposé, les paysages en creux et les espaces célestes infinis qu’elle donne à voir demeurent souvent inaccessibles et difficiles à situer. Certains univers – même s’ils sont inspirés par les formes de la nature – apparaissent dans la virtualité et oscillent subtilement entre densité (des matériaux et/ou des tonalités) et légèreté propre à l’image. Cet intérêt pour les sublimes paysages hostiles qui suscitent des sentiments contradictoires – situés entre l’admiration et la crainte – s’affirme dans une série d’images de routes dangereuses que l’artiste collecte actuellement.

Dans ses collections, se trouvent également des objets singuliers tels que des miroirs de survie. L’objet, hautement réfléchissant, percé en son centre par un viseur, permet à une personne en détresse de signaler sa position en orientant les éclats lumineux en direction des secours. Ces objets mobiles produisent dans le paysage une image dans une image, une chorégraphie lumineuse faite d’apparitions et de disparitions. L’artiste capture le déplacement des reflets instables grâce à la photographie. Sa démarche est proche des recherches menées par Robert Morris sur l’image photographique et le paysage dans les années 70. On se souviendra notamment des déplacements de miroirs installés dans divers sites du Yucatan ; l’artiste cherchait dans un premier temps à “saboter” les reflets venant du ciel (Incidents of Mirror-Travel in the Yucatan, 1969). Les miroirs de survie de Caroline Corbasson, objets métonymiques par excellence, présentent également une étonnante parenté avec le mécanisme d’observation des exoplanètes qui se détectent grâce à l’émission lumineuse des étoiles qu’elles accompagnent et dont on ne peut espérer (pour le moment) les photographier directement. Cette œuvre nommée Signals (2014) fonctionne également comme une métaphore de la fragilité et de la finitude humaine expérimentée face à la grandeur et à la permanence des espaces sauvages et déserts.

Parfois, la perte d’échelle provoquée par le cadrage choisi et l’aspect brut et générique des paysages reproduits en noir et blanc (à l’image d’un négatif photographique), délestés d’indices spatio-temporels, nous donnent l’impression d’occuper un espace-temps intermédiaire qui pourrait se situer entre hier et demain, partout et nulle part. Un espace-temps à la fois tranquille et inquiétant où seul un cosmodrame pourrait venir briser le silence dominant. Dust to Dust (2013) crée un télescopage temporel aussi inattendu que sensé. Une poignée de poussière disposée sur le papier figure une constellation d’étoiles, très proche d’une photographie réelle. Ce geste n’est pas loin du mécanisme d’apparition des étoiles, composées de nuages de gaz et de poussières interstellaires. Lors de la création des étoiles émergent progressivement des planètes. Ce processus prend des millions d’années. Dans l’univers de Caroline Corbasson, des disques de ponçage usés s’apparentent formellement aux cernes d’un arbre ou à des disques protoplanétaires. Ce geste poétique, en l’espace d’un instant, condense le temps et réunit dans un même objet le prosaïque et le sublime. Dans la même veine, une sculpture métallique associe l’image d’un cœur humain à celle d’un instrument astronomique.

Avec Shimmer (2015), une capsule en cuivre, le spectateur est invité à pénétrer dans un environnement sombre et confiné. L’étrange habitable en cuivre ressemble à une ancienne machine futuriste qui, au delà de la parenté formelle avec un vaisseau spatial ou un gramophone, nous invite à expérimenter de nouvelles perceptions et limites, des zones de notre esprit peut-être encore inexplorées. Au sein de la capsule stationnaire, soustrait au regard de notre entourage, ce dispositif spéculaire nous permet d’expérimenter un étrange vis-à-vis avec nous-mêmes : notre voix enregistrée nous est renvoyée avec un léger décalage. Cet écho, ce son du passé, mêlé à notre propre voix, provoque un trouble de la perception temporelle, une sensation de vertige, dans un circuit fermé où l’on occupe à la fois le rôle d’émetteur et celui de récepteur.

Le miroir et la dichotomie sont des figures extrêmement présentes dans le travail de l’artiste: Apart (2014), Dust to Dust (2012), Signals (2014). Elles autorisent la spéculation sur ce qui est donné à voir. La dualité formelle incite à considérer l’ambiguïté des choses : la coexistence du visible et de l’invisible, du réel et de son double.

Les changements d’échelles et de points de vue présents dans ses expositions, depuis le détail d’un paysage jusqu’à la représentation d’un espace insaisissable, insituable, étendu ou profond, nous invitent à la fois à regarder le monde avec distance tout en intensifiant l’expérience de ce qui nous relie à lui. L’absence de corps représenté dans les œuvres de Caroline Corbasson contribue à privilégier la participation à la perception du spectacle du cosmos puisque le regardeur est invité à occuper la position à partir de laquelle tout s’organise. Autrement dit, à expérimenter le sentiment du sublime.

Lionnel Gras, juin 2015.

[1] Julien Maret, Rengaine, José Corti, 2011, p.9 et p.87.

 

LIEN

Site de l’artiste

Site de la galerie Laurence Bernard